« IL NE RESSEMBLAIT PLUS À UN HOMME »

VEDREDI SAINT

« La multitude avait été consternée en le voyant, car il était défiguré et qu'il ne ressemblait plus à un homme... Il était méprisé, abandonné de tous, homme de douleurs, familier de la souffrance, semblable au lépreux dont on se détourne... Et nous l'avons méprisé compté pour rien. Pourtant c'étaient nos souffrances qu'il portait, nos douleurs dont il s'est chargé » (Is 52,13...).

La Passion du Seigneur nous révèle deux visions (deux manières de voir, deux regards) : D'un côté le regard de la multitude sur le Serviteur ; de l'autre, celui du Serviteur sur la multitude. Là où la foule décharge sa propre haine et son propre mépris, le Serviteur se charge des blessures de la foule : maltraité et trainé comme un Agneau à l'abattoir il fait de sa vie un sacrifice d'expiation en intercédant pour ses propres persécuteurs.

Deux visions se confrontent : d'un côté le mépris du faible et de l'autre la force de l'amour ; d'un côté le détour de la souffrance, de l'autre le port de la souffrance ; d'un côté le poids du péché de l'autre la force du pardon ; d'un côté l'extrême violence, de l'autre l'extrême douceur ; d'un côté la consternation en voyant le Serviteur défiguré, et de l'autre, l'exaltation de l'amour extrême qui ne recule devant rien ; d'un côté le Serviteur est compté pour rien par la multitude, de l'autre le Serviteur donne tout pour la multitude.

Pourtant cela réveille deux attitudes : la consternation et l'étonnement. La consternation en le voyant défiguré, et l'étonnement devant ce qu'on n'avait jamais vu ni entendu. L'Étonnement devant quelque chose d'inouï. La Passion du Seigneur c'est le « dépouillement de lui-même » jusqu'à la mort par amour pour la multitude : pour cette multitude qui détourne le regard du Serviteur Souffrant et voit comme un acte de faiblesse ce qui en réalité n'est que la preuve d'un amour sans faille ; un amour qui se soumet au jugement du monde, pour qu'au tribunal de l'histoire nous puissions tirer la conclusion que les hommes rejettent leur propres fautes sur Quelqu'un, Dieu fait homme, et que malgré tout, Il s'en charge !

Et nous l'avons méprisé compté pour rien ! dit prophète Isaïe. Et oui, la multitude c'est nous. « Ils m'ont haï sans raison » dit Jésus (Jn 15,25 ; Ps 69,5 ). Pourtant il n'a jamais commis l'injustice ni proféré le mensonge (dit Isaïe). Il a été poursuivi par son propre message, par ses propres paroles, sans raison. Pourquoi donc la croix ? Pourquoi la passion ? Pourquoi la souffrance ? Pour le pardon des péchés répondons-nous. Jésus nous dira aussi « il faut que le monde sache que j'aime le Père » (14,31). On n'aime pas en paroles, le message ne sont pas les paroles de Jésus, le message est Jésus lui-même. Jésus nous montre l'amour sans limites et la confiance sans faille: car il aime le Père et il faut que le monde le sache ! « Père entre tes mains je remets ce que je suis » dit-il sur la croix. Sur la croix Jésus « a soif », sa soif n'est pas seulement physique, il a soif de nous voir répondre à l'amour du Père.

Saint Augustin parlera des deux amours qui ont bâti deux cités : « Deux amours ont fait deux cités : l'amour de soi jusqu'au mépris de Dieu a fait la cité terrestre ; l'amour de Dieu jusqu'au mépris de soi a fait la cité céleste. » (De civitate Dei.) D'un côté l'égoïsme extrême, de l'autre l'amour suprême. Devant la croix on ne peut que se taire et adorer.